La solennité de nos saints Fondateurs nous ramène à l’appel que nous avons reçu et à ce qui fait le cœur de notre vie de moines.
Quelles raisons ont conduit nos Pères à quitter l’abbaye de Molesme pour aller s’enfoncer dans ce lieu inhospitalier et désert qu’était Cîteaux ? Eux-mêmes nous le disent, dans les premiers textes qui fondent et expliquent leur démarche :
« …s’attacher d’un amour plus ferme… à l’observance de la Règle sainte[1]… »
« …se dépenser jusqu’au dernier souffle dans la voie étroite et resserrée qu’indique la Règle[2]… »
« …mener une vie plus stricte et plus retirée, conformément à la Règle du bienheureux Benoît[3]… »
Tout est là : une fidélité sans réserve à la Règle.
On reproche souvent à l’abbé de Rancé, réformateur de La Trappe au XVIIe siècle, de s’être inspiré davantage des Pères du désert que du premier Cîteaux. On met alors en avant le caractère spectaculaire, parfois excessif, de sa réforme – évoquant l’ascèse des grands athlètes du désert égyptien – pour mieux faire ressortir, par contraste, la démarche de nos fondateurs, revenant à l’équilibre – à la juste mesure – de la Règle de saint Benoît.
Poussé jusqu’au bout, ce raisonnement conduirait à opposer la démarche des premiers cisterciens à celle des pionniers de la vie monastique, les moines d’Égypte des IIIᵉ et IVᵉ siècles.
Ce serait oublier deux choses.
D’abord – comme l’attestent les documents de l’époque – que la vie des fondateurs de Cîteaux fut une vie austère, qui ne tarda pas à éveiller critiques et méfiance[4].
Ensuite, que nos fondateurs eux-mêmes, pas plus que saint Benoît d’ailleurs, ne se considéraient nullement en rupture avec le monachisme primitif des Pères du désert. De cela, nulle trace dans leurs écrits.
Pour saisir la démarche de nos Pères, il faut aller au-delà des notions d’équilibre et d’austérité, pourtant bien présentes dans leur vie.
Nos fondateurs renouèrent avec une réalité plus profonde, qui est l’âme de la vie monastique.
« Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi. » Cette parole de l’Évangile selon saint Matthieu, le jeune Antoine – futur « Père des moines » – l’entendit à dix-huit ans, dans l’église de son village. Il quitta tout pour suivre le Christ. À plusieurs reprises, saint Athanase, son biographe, souligne qu’au long de sa vie d’ermite, saint Antoine suit le Christ et s’attache toujours davantage à lui. Les Pères du désert vivront au diapason de cette même démarche. La pratique de la prière continue – dont les débuts sont relatés par Jean Cassien dans ses conférences avec abba Isaac – naît de ce désir de s’unir à Dieu et de vivre constamment en sa présence. Saint Benoît formulera la même aspiration en une phrase : « ne rien préférer à l’amour du Christ », et il y subordonnera toute sa Règle.
C’est avec cette intuition fondamentale que renouent les Pères de Cîteaux, et qu’ils développent dans leur vie et leurs écrits, avec onction. Elle marque l’âge d’or de l’Ordre au XIIe siècle. La relation cordiale et intime avec Notre-Seigneur, et la dévotion filiale à sa Très Sainte Mère, deviennent alors un trait caractéristique de la vie monastique cistercienne.
Ces mêmes accents sont perceptibles – pour qui veut bien y prêter attention – chez le réformateur de Sept-Fons, Dom Eustache de Beaufort, au XVIIe siècle. Mais l’intuition ne réapparaît avec force, et à nouveaux frais, qu’avec les grands abbés cisterciens du début du XXe siècle. Avec eux, la vie monastique redevient d’abord une vie d’union à Dieu et de prière, une vie « intégralement ordonnée à la contemplation », comme le soulignent encore aujourd’hui nos Constitutions.
Saint Antoine et les Pères du désert ; saint Benoît et l’Ordre bénédictin naissant ; nos saints Pères fondateurs et Cîteaux à son âge d’or ; les grands abbés cisterciens du début du XXe siècle : quatre constellations d’étoiles alignées (!) dans le ciel monastique. Une même galaxie, une continuité, ouverte à de nouveaux prolongements.
Demandons en ce jour à nos saints Pères Fondateurs de nous obtenir la double grâce de marcher sur leurs traces, et de transmettre la vie monastique – telle qu’ils l’avaient voulue, telle que nous l’avons reçue – à ceux que Dieu appelle à nous rejoindre et à prendre la relève.
Amen.
[1] Petit Exorde, I.
[2] Idem.
[3] Idem, XII, lettre de Hugues de Lyon au pape Pascal.
[4] « Presque tous ceux qui voyaient l’austérité inaccoutumée et presque inouïe de leur vie ou qui en entendaient parler, étaient plus pressés à s’éloigner d’eux de cœur et de corps que de s’approcher, et ils ne cessaient de douter de leur persévérance. » Idem, XVI.