Tout avait commencé, par la demande banale d’un homme fatigué, assis au bord d’un puits, et qui avait soif, à une femme de Samarie : « donne-moi à boire ». Ce dialogue, entre cet homme et cette femme, aurait pu s’arrêter là, si la femme n’avait insisté sur le caractère plutôt incongru de la demande : « comment ! toi qui es juif, tu me demandes à boire, à moi, une samaritaine ? » Sûre de son droit, profitant de sa position de supériorité, elle n’allait pas céder si facilement aux demandes de ce jeune juif assis là, sur la margelle de son puits ! Après tout, c’était lui le demandeur, lui qui avait besoin d’elle pour puiser de l’eau ! C’était elle qui avait la situation en main !
Et sans doute fut-elle un peu agacée lorsque Jésus commença à lui parler de cet autre puits, de cette source d’eau vive, qu’il prétendait pouvoir lui offrir, si elle le lui demandait. Sa réponse s’était faite cinglante et pleine d’ironie : « avec quoi prendrais-tu l’eau vive ? » Elle sentait bien qu’elle risquait de perdre son avantage sur cet étranger qui cherchait à inverser les rôles. Sans qu’elle s’en soit tout à fait rendue compte, ce n’était désormais plus lui le demandeur, mais c’était elle qui brûlait de lui poser des questions.
Et peut-être l’aurait-elle abandonné là, seul, au bord du puits, si Jésus n’avait touché la blessure secrète de son cœur de femme en lui disant : « va, appelle ton mari ». Les avait-elle abandonnés, ces cinq maris qui ne comblaient pas son cœur, ou étaient-ils partis d’eux-mêmes, un jour, pour ne plus revenir ? L’Evangile ne nous le dit pas. Mais il nous laisse seulement deviner la peine et la rancœur de cette femme lorsqu’elle réplique sèchement à Jésus : « je n’ai pas de mari ».
Désormais, c’est elle qui se sent pauvre et démunie devant Jésus ! Elle le savait bien, personne ne l’avait jamais vraiment aimée, car on n’aime pas pour un instant, pour un moment, mais pour toujours. A mesure que sa blessure était venue au jour, et que la vérité s’était faite sur sa pauvre vie, elle avait perdu sa superbe et son arrogance. En lui dévoilant cette blessure qu’elle portait en elle, Jésus l’avait amenée à faire la vérité sur elle-même, à vivre dans la vérité. Désormais, c’était elle qui n’avait rien, elle qui se découvrait dans le besoin, elle qui demandait.
Quand Jésus vient s’asseoir sur la margelle de notre puits, nous faisons nous aussi l’expérience de cette blessure qui vient mettre à nu notre existence. Comme cette femme de Samarie, nous sommes acculés à regarder en face notre pauvre vérité, à reconnaître en nous-mêmes ce « Massa » (cette épreuve) et « Meriba » (cette querelle), dont nous parlait le Livre de l’Exode, ce défi et cette accusation qui nous empêchent de vivre en vérité !
Cependant, si Jésus nous confronte ainsi à notre propre vérité, ce n’est pas pour nous accuser, mais pour nous sauver. C’est parce qu’elle n’a pas fui sa propre vérité et qu’elle l’a reconnue, que la Samaritaine a pu reconnaître, dans ce prophète assis sur la margelle du puits, « le Messie, celui que l’on appelle Christ ». C’est parce qu’elle n’a pas eu peur de se révéler avec simplicité à tous telle qu’elle était avec « tout ce qu’elle avait fait », parce qu’elle avait enfin cessé de jouer un rôle et de se créer un personnage, que son témoignage a été reçu par ceux qui la connaissaient.
En ce temps de carême, si Jésus vient s’asseoir au bord de notre puits, s’Il vient raviver notre blessure et nous découvrir la vérité, ne nous enfuyons pas ! Accueillons-le. Car c’est le signe qu’Il vient pour nous sauver !