Une loi métaphysique, une loi universelle, peut illustrer l’Évangile d’aujourd’hui. La voici : l’instrument n’agit pas avec sa propre puissance, mais avec celle de celui qui l’emploie.
Pensez à notre chant, qui n’est qu’un son sorti de la bouche, et pourtant, il fait monter une louange bien plus noble que lui. C’est la loi de l’élévation de la cause seconde. Lorsqu’une cause seconde se met à la disposition de la cause première, elle reçoit la puissance de celle-ci et produit les effets propres à celle-ci.
À l’Annonciation, cette loi se réalise au plus haut degré. Car il n’y a pas de plus grand artiste que Dieu, et il n’y a pas de créature plus parfaite que la Vierge Marie. La rencontre des deux, la disponibilité totale de Marie, son « oui » sans réserve, a permis l’accomplissement de la plus grande œuvre de l’histoire : la Rédemption du genre humain.
Ainsi toute vocation, à l’image de celle de Marie, implique une dimension salvifique. Quand une personne reçoit un appel de Dieu, elle entre alors dans un projet divin qui dépasse de très loin le cadre et l’envergure de sa vie personnelle. Comme Marie — toutes proportions gardées — sa réponse ne concerne pas seulement elle-même. Elle aura des répercussions sur une multitude de personnes. Beaucoup dépendront de sa fidélité pour demeurer fidèles. Beaucoup s’accrocheront, pour ainsi dire, au pan de son manteau pour avancer vers Dieu.
Ainsi, la vocation n’est pas d’abord une question d’épanouissement personnel ou de réalisation de soi. Dieu ne distribue pas des privilèges. Il fait de nous des sources, afin d’abreuver, à travers nous, une multitude.
Allons plus loin. Cette loi ne vaut pas seulement pour les grandes décisions de la vie. Elle vaut aussi pour les actes les plus ordinaires de notre existence. Nous pouvons devenir l’instrument de Dieu partout et en toutes choses.
C’est ce que Saint Thomas d’Aquin suggère dans le traité de la vertu de religion :« L’intention religieuse peut se loger dans presque tous les actes. »
Et nous en avons un bel exemple dans la personne de Frère Laurent de la Résurrection, dont nous avons entendu la vie au réfectoire il y a peu de jours.
Il écrit :
« La pratique la plus sainte et la plus nécessaire dans la vie spirituelle est la présence de Dieu : se plaire en sa divine compagnie, et s’entretenir amoureusement avec lui en tout temps — surtout dans les tentations, dans les peines, dans les aridités, dans les dégoûts, et même dans les infidélités et les péchés. »
Et cette présence de Dieu, par sa seule grâce, transfigure toute chose. C’est ainsi que F. Laurent de la Résurrection s’exclame :
« Il ne faut pas se lasser de faire de petites choses pour l’amour de Dieu, qui ne regarde pas la grandeur de l’œuvre, mais l’amour avec lequel on la fait. »
« Je retourne ma petite omelette dans la poêle pour l’amour de Dieu. Quand elle est achevée, si je n’ai rien d’autre à faire, je me prosterne par terre et j’adore mon Dieu, de qui m’est venue la grâce de la faire ; puis je me relève plus content qu’un roi. Et quand je ne puis faire autre chose, il me suffit d’avoir levé une paille de terre pour l’amour de Dieu. »[1]
Voilà le secret : laisser Dieu agir à travers nous. Car lorsque nous nous mettons humblement à sa disposition, même les choses les plus petites deviennent, entre ses mains, une œuvre divine. C’est là la source de la mystérieuse fécondité apostolique de notre vie.
[1] Ecrits et entretiens sur la pratique de la présence de Dieu, ed. cerf 2010, P 205, 198, 223.