Il s’appelait Guéhazi, personnage de second plan dans le livre des Rois, quasiment inconnu des chrétiens et pour cause, nous le croisons rarement le dimanche, une fois seulement tous les 3 ans, de manière anonyme. Cela vaut donc le coût de rebrousser chemin jusqu’à la première lecture pour faire sa connaissance.
Guéhazi est le serviteur du prophète Elisée, une sorte d’aide de camp. Les grands hommes sont souvent entourés d’une poignée de collaborateurs dévoués et discrets. Les grands hommes de Dieu n’y échappent pas, à commencer par saint Paul, que nous fêterons demain. Silas, Aristarque, Andronicos, Urbain, Junias, Epaphras, Tychique, sont des noms qui apparaissent dans les Actes des Apôtres comme des poissons à la surface d’un lac, laissant une onde aussitôt disparue. Pas grand-chose par eux-mêmes, ils se sont liés à cet homme fougueux et passionné qu’était Paul, lui permettant de devenir l’Apôtre des nations d’une manière bien concrète. L’épître aux Romains entendue à l’instant a par exemple été rédigée par l’intermédiaire d’un certain Tertius[1], scribe de confiance et compagnon de Paul à Corinthe.
L’Ancien testament n’est pas en reste de tels compagnons. Moïse n’est pas monté seul pour recevoir les tables de la loi sur le Mont Horeb, un jeune garçon l’accompagnait : Josué, fils de Noun[2]. Judith n’est pas sortie seule des remparts de Béthulie pour décapiter le Général Assyrien Holophern, une servante l’accompagnait[3].
Ces personnages discrets foisonnent dans l’Ecriture sainte, et ils nous sont précieux, illustrant l’attitude qui doit être la nôtre, moines, envers notre Seigneur. Notre vocation, comme la leur, comme celle de Guéhazi, est une œuvre de proximité, une œuvre qui nous dépasse, une œuvre cachée. La disproportion entre nos tâches concrètes, monotones, et leurs répercussions dans l’histoire du salut, a quelque chose de vertigineux. Cela requiert néanmoins une disposition intérieure. Elle est décrite dans l’épître et l’Evangile ; dans le Livre des Rois aussi, mais d’une manière encore voilée. Allons la découvrir.
« Detail, Watson, detail ! nothing is more important than a trifle ![4] » … Il n’aurait pas échappé à l’exégète Sherlock Holmes que la sunamite n’a préparé qu’un seul lit, qu’une seule table, qu’un seul siège, qu’une seule lampe… or, il y a deux hôtes. L’omission serait-elle de l’écrivain sacré, et intentionnelle ? Guéhazi est compté pour rien, même pas mentionné, quand bien même il assiste à la scène. Lui, majordome fidèle et indispensable du prophète de Dieu, témoin direct de ses miracles, le voilà soudain à l’égal des montures et des baluchons, sans endroit où reposer la tête. « Si vous saviez, ma fille, la manière dont Dieu traite ses amis… » disait sainte Thérèse d’Avila à une aspirante. Pourquoi ce traitement injuste ? Dieu n’est pas cruel, mais il veut libérer ses collaborateurs d’eux-mêmes. Cet oubli de soi est la disposition intérieure qui permet de collaborer à l’histoire du salut. Ainsi de Guéhazi. Il s’oublie. Que se passe-t-il alors ? Le personnage transparent devient personnage de premier plan. Elisée le consulte à propos de la sunamite qu’il connait pourtant car « chaque fois qu’il passait par là, il allait manger chez elle ». Mais il souhaite apprendre le mal dont elle souffre par l’intermédiaire de son proche collaborateur, son ami, l’impliquant dans le miracle à venir. Guéhazi devient médiateur, préfigurant les Apôtres envoyés en mission, à qui Jésus promet : « Qui vous accueille m’accueille. »
Médiateurs, membres du Christ en action, nous le sommes par excellence dans le miracle de l’Eucharistie que nous célébrons ce matin. Dieu nous invite à collaborer au salut du monde. Puisse-t-il nous trouver, à notre tour, malléables et dociles. Amen.
[1] Ro 16, 22
[2] Ex 32, 17
[3] Jdt 10, 10
[4] « Détail, Watson, détail ! rien n’est plus important qu’une bagatelle ! »