Avez-vous déjà fait du pain ? sans doute pas ! alors je vous invite à aller voir frère Jacques la prochaine fois qu’il prépare la pâte. On mélange la farine, l’eau et le levain dans de justes proportions. Puis on pétrit longuement pour obtenir une pâte homogène. Enfin, on la dépose dans un récipient couvert, au chaud, et l’on attend.
De cette réalité banale, nous pouvons tirer deux enseignements spirituels.
Le premier est que la croissance de la vie divine en nous, qui s’accomplit selon le mode de la fermentation, requiert des conditions favorables : une certaine chaleur et beaucoup de patience. D’ailleurs, le langage spirituel lui-même emprunte ce vocabulaire : nous parlons de ferveur, de chaleur, de tiédeur ou de froideur. Pour que la vie spirituelle se développe, il faut une chaleur entretenue dans un milieu stable et solide. Le monastère a précisément pour vocation d’offrir ce cadre favorable.
Cette chaleur désigne d’abord la qualité de la vie commune. Nous savons que cette qualité recouvre des réalités très diverses, depuis les aspects les plus extérieurs jusqu’aux dispositions les plus profondes du cœur. Elle consiste surtout dans cette ardeur intérieure que Dom Chautard appelle « le feu dans le cœur du moine ». Celui qui ne porte pas ce feu en lui ne peut être véritablement heureux.
La parabole du levain contient un second enseignement : la vraie vie est cachée. Elle grandit silencieusement, à l’abri du regard du monde, mais aussi de notre propre regard. La raison en est simple : l’action de Dieu se situe dans les profondeurs du cœur humain, bien au-delà de notre ressenti. Il est donc essentiel de ne pas confondre l’action de Dieu avec la perception que nous en avons. Ce n’est pas parce que nous ne ressentons rien dans la prière qu’il ne se passe rien. Tous ceux qui prient font un jour l’expérience de cette nuit. Ayons donc patience et persévérons. Ne soulevons pas le couvercle toutes les heures. Gardons la chaleur. La pâte lèvera peu à peu, sans que nous nous en apercevions.
Cette fermentation intime et lente portera un fruit qui dépassera toute attente. C’est l’enseignement de la parabole du grain de moutarde : « Il est la plus petite de toutes les semences ; mais, lorsqu’il a poussé, il devient un arbre où les oiseaux du ciel viennent faire leurs nids. » Quelle magnifique image de la fécondité de la vie d’oraison, humble, cachée et souvent obscure !
C’est là aussi que réside le secret des grands renouveaux dans l’Église. L’histoire nous en offre de nombreux exemples. Je terminerai par ce passage tiré du livre de Mme Marie-Dominique Poinsenet, La France religieuse du XVIIᵉ siècle :
« Le XVIᵉ siècle va finir. Un renouveau spirituel d’une profondeur singulière se prépare. Ce renouveau religieux et mystique s’opère d’abord au plus intime des âmes. Avant même qu’aucune manifestation de cette vie religieuse n’éclate dans la France du Grand Siècle, une vie surnaturelle, secrète et mystérieuse, naît et s’épanouit. Ce n’est qu’ensuite qu’elle se traduit par de multiples œuvres d’apostolat et de miséricorde. La vie d’oraison, il faut le souligner, dans l’existence des individus comme dans la genèse d’une œuvre, précède toujours la vie de dévouement. »[1]
[1] France religieuse du XVIIᵉ siècle, Marie-Dominique Poinsenet, P91