On pourrait résumer ainsi la leçon de notre évangile : si tu veux être entendu de Dieu, abaisse-toi devant Lui. C’est ce qu’a su faire la femme de notre évangile : elle s’est abaissée devant le Christ et c’est parce qu’elle s’est abaissée qu’elle a été exaucée. Pour atteindre ce lieu de notre cœur où jaillit la vraie prière, la vraie demande, il faut savoir se faire pauvre devant Dieu.
Le Christ ne nous évitera jamais la confrontation avec nos limites, avec nos imperfections, car c’est seulement à travers cette confrontation que l’on peut apprendre peu à peu à s’ouvrir à Dieu. Avec le Christ, le chemin passera toujours par nous-mêmes et il faut sans cesse le reprendre, car notre ouverture à Dieu demeure précaire et peut toujours se refermer.
C’est ce chemin par lequel est passé la femme de notre évangile. A vue humaine, la situation semblait sans issue, car personne autour d’elle n’était capable de délivrer sa fille de l’emprise du démon. C’est alors que le Christ lui est apparu comme étant celui qui pouvait le faire et voici qu’il refuse, sous prétexte qu’elle n’appartient pas au peuple d’Israël.
Cette femme se voit dès lors radicalement confrontée à son impuissance : le sol se dérobe sous ses pieds, car l’ultime recours a soudain disparu. Il ne lui reste plus alors, comme seule possibilité, que de descendre dans sa pauvreté pour y trouver l’audace d’insister. C’est ce qu’elle a fait et elle n’a pu le faire que parce qu’en arrière-fond de son insistance se trouvait une vertu fondamentale, plus fondamentale encore que la foi : l’humilité, vertu si essentielle pour obtenir de Dieu ce qu’on Lui demande.
En effet, cette femme n’a pas hésité à reprendre à son compte les paroles peu flatteuses que le christ lui avait adressées et à accepter de se comparer à un petit chien qui mange les miettes qui tombent de la table de son maître. Il n’y a là aucune dévalorisation de soi-même, mais totale acceptation de sa pauvreté devant Dieu.
De cela, l’orgueil en est incapable, car il est trop sûr de sa valeur, trop attaché à l’image qu’il veut donner de lui-même pour accepter de s’identifier à un petit chien qui mange les miettes tombées sous la table. À aucun moment, il ne saurait y voir une image de sa propre condition et c’est là son erreur : il est incapable de se voir tel qu’il est devant Dieu.
Notre évangile ne fait que nous révéler notre situation réelle devant Dieu, même si nous ne voulons pas le reconnaître : tout comme le petit chien qui, sous la table, mendie de la nourriture à son maître, nous sommes des mendiants devant Dieu, des pauvres qui s’ignorent et qui sont souvent incapables de reconnaître véritablement leur pauvreté, parce qu’ils passent leur temps à se la cacher à leurs propres yeux.
L’image de la miette est parlante, car elle sert parfaitement à exprimer l’attitude de fond de l’humilité. Une miette, c’est quelque chose de tout petit, voire de minuscule. Si l’humilité peut se contenter des miettes qui tombent de la table, c’est parce qu’elle est bien trop consciente de son indignité pour oser revendiquer quoi que ce soit devant Dieu. Il n’y a qu’elle qui puisse s’adresse ainsi à Dieu : « Je n’ai aucun droit devant toi. Donne-moi ce que tu voudras ».
Si l’humilité renonce à exiger quoi que ce soit, c’est parce qu’elle a compris que ce n’est pas là une attitude qui nous fasse entrer en relation avec Dieu. On ne saurait, en effet, traiter d’égal à égal avec Dieu, en raison même de la distance infinie qui nous sépare de Lui. Exiger quelque chose de Dieu, c’est toujours le ramener sur notre propre plan et en faire un vis-à-vis que l’on s’imagine pouvoir contraindre à nous donner ce que nous voulons. Or tel n’est pas le cas.
Face à Dieu, c’est une tout autre attitude qu’il faut adopter : celle qui consiste à se faire pauvre devant Lui et à cultiver notre dépendance par rapport à Lui. Entretenir une vraie relation avec Dieu nous demandera toujours de sortir de l’imaginaire et on ne le peut qu’au moyen de l’humilité. La femme de notre évangile en est un bel exemple. Il n’y a que l’humilité qui nous fasse pleinement entrer dans la réalité.
Pour quelqu’un qui, comme le moine, se propose de chercher Dieu de manière plus radicale, il devient dès lors vital de savoir se tenir pauvre devant Dieu, car le danger réside bien dans le fait de vivre sans développer suffisamment en lui la conscience claire de sa pauvreté devant Dieu et de faire de sa vie la recherche d’un perfectionnement purement humain fondé sur son propre effort.
Or la vie spirituelle ne repose pas sur un effort de notre volonté pour nous perfectionner, mais bien sur un mouvement d’abaissement devant Dieu, mouvement qui est seul capable de créer en nous notre ouverture à Dieu. C’est ce qu’a su faire la femme de notre évangile : elle a su voir dans l’humilité ce socle sur lequel fonder sa relation au Christ.
Si ce socle ne se développe pas dans notre vie, c’est notre relation au Christ qui ne pourra pas véritablement se développer. Il faut toujours se rappeler que la vie de foi ne grandit en nous que dans la mesure où grandit aussi en nous l’humilité. Si la foi de la femme cananéenne fut grande, c’est d’abord en raison de la grandeur de son humilité.
Le seul chemin qui nous ouvre véritablement à Dieu passe par cet accueil de notre pauvreté au quotidien, accueil toujours à reprendre avec l’aide de la grâce, de façon à pouvoir atténuer en nous tout ce qui nous empêche de pouvoir nous ouvrir plus pleinement à Dieu et c’est là l’essentiel. Amen.