Témoignage de l’initiateur du projet

Sept-Fons, monastère des cisterciens réformés de la stricte observance. Il y a encore vingt ans, ce n’était pour moi qu’un lieu sur la carte, dont je me souvenais de temps à autre grâce à une correspondance irrégulière avec mon ancien élève du Conservatoire de Prague. Il faisait partie de mes meilleurs étudiants, et son départ m’a profondément touché. J’ai toutefois compris que Filip prenait une décision mûrement réfléchie. Depuis des années, il s’intéressait à la vie monastique, et l’idée de rejoindre les cisterciens de la stricte observance en France n’était pas née par hasard. Je savais aussi qu’il n’avait aucun sens de s’opposer au dessein de Dieu. Mais ma déception fut grande. J’avais de grands projets avec Filip. C’est lui qui devait me rendre célèbre, c’est lui qui devait montrer à tous que j’étais un bon pédagogue.

Les années passaient, et je cherchais en vain son successeur ou sa successeure. Nous nous écrivions de temps en temps, et cela s’arrêtait là. C’étaient – du moins de ma part – des lettres de courtoisie. Le tournant survint lorsque Filip – le frère M.-Antoine – m’invita à ses vœux perpétuels. J’étais un peu embarrassé ; je n’avais jamais assisté à une telle cérémonie. J’ai cependant pris ma flûte avec moi et j’ai fini par lui jouer la Fantaisie en fa♯ mineur pour flûte seule de Telemann. Ce fut un nouveau début, inattendu, de notre collaboration. C’était il y a seize ans, le 11 juillet 2009, en la fête de saint Benoît.

Depuis ce jour, je me rends au monastère chaque été (à l’exception de l’année « covid » 2021), et nous jouons des duos de flûte. Après environ six ans de collaboration, j’ai remarqué une crise chez le frère Antoine. En nous quittant, je lui ai dit que ce serait sans doute notre dernier jeu. Il m’a regardé longuement, sans rien dire, et j’ai interprété cela comme un acquiescement silencieux. D’ailleurs, on ne parle pas beaucoup au monastère… Heureusement, je me trompais. L’année suivante, j’ai même apporté (à l’initiative du frère Antoine) des duos de flûte nouvellement découverts de Karl Kreith provenant des archives du Conservatoire de Prague, et nous les avons aussitôt joués aux frères. Pour expliquer : nous jouons lors de diverses fêtes ou anniversaires, pendant la messe, le plus souvent au moment de la communion, où le temps est plus long. Il m’arrive de jouer seul. J’improvise aussi souvent en réaction aux impulsions musicales que j’entends des frères lors des offices chantés ou des messes.

Je dois encore mentionner un phénomène qui m’étonne toujours. Bien que le frère Antoine ne s’exerce pas régulièrement (il peut rester plusieurs mois sans toucher à la flûte !), chaque fois que j’arrive, il est prêt à jouer. Et je suis toujours surpris que son instrument sonne si bien sur toute son étendue. Lors d’une conversation avec l’ancien abbé du monastère, Dom Patrick, je lui ai dit que je considérais cela comme un petit miracle. Dom Patrick m’a répondu qu’il avait eu un bon professeur… Mais je sais bien ce qu’il en est. J’enseigne au Conservatoire de Prague depuis 1987.

Lors d’une visite au monastère (il y a environ cinq ans), le frère Antoine m’a offert un CD contenant des chants enregistrés par les frères de Sept-Fons. Je l’ai écouté chez moi. Je dois avouer qu’il m’a déçu – non seulement par sa qualité technique, mais aussi par son contenu. Il manquait de contraste. Une monodie suivait l’autre, et au bout d’un moment j’ai dû arrêter. J’ai aussitôt pensé que nous pourrions enregistrer quelque chose qui refléterait la liturgie actuelle de Sept-Fons. J’en ai parlé au frère Antoine, qui a accueilli l’idée avec enthousiasme. Lors de ma visite suivante, nous avons présenté notre projet à l’abbé Dom Patrick et au nouveau maître des novices, le père Joachim, originaire de Bohême. Bien qu’ils aient alors de nombreuses préoccupations, ils ont accueilli l’idée favorablement. Il ne restait donc « plus qu’à » trouver quelqu’un pour réaliser l’enregistrement. Après une recherche prolongée, nous y sommes parvenus, et vous tenez maintenant en mains le résultat de notre travail. Les frères parlent peu, mais la musique les accompagne depuis des siècles, du matin au soir. C’est aussi pour cela que nous avons conçu notre CD comme un parcours à travers une journée – depuis les Matines (« Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche annoncera ta louange ») jusqu’à la Complies, conclues par l’antique Salve Regina. Le titre du CD (Possibilités et mélodies) est emprunté à un livre du père Jérôme, qui a œuvré ici de 1928 à 1985 et qui a grandement contribué à l’essor actuel du monastère de Sept-Fons.

Encore quelques mots sur mon improvisation en solo. Lors d’une de mes visites, le frère Antoine m’a demandé de jouer pour l’anniversaire du père Joachim. Je voulais interpréter une pièce pour flûte seule, mais en travaillant, un motif musical m’est venu, et il m’a plu. J’ai décidé de développer ce motif et de le lui dédier. C’est ce que j’ai fait. Et lorsque j’ai réfléchi à ce que je pourrais apporter au CD, le choix s’est imposé de lui-même. Ce que vous entendrez est donc une improvisation préparée à partir de mon motif musical pour le Père Joaquim.

Miroslav Lopuchovský

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