Je préfère vous prévenir : il est dangereux, oui, il est dangereux de se laisser laver les pieds.
Essayons en effet de comprendre pourquoi le Seigneur Jésus a posé ce geste envers ses disciples. Spontanément, on pense que le but est de nettoyer, de purifier. Mais n’est-ce pas le contraire que Jésus répond à Simon-Pierre qui voudrait qu’il lui lave aussi les mains et la tête ? Quand on vient de prendre un bain, a-t-on besoin de se laver ? On est pur tout entier. C’est donc paradoxal : ce lavement des pieds n’est pas vraiment pour laver.
Alors dans quel but Jésus a-t-il fait ce geste ? Il nous l’explique lui-même : « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » Mais cet exemple va bien au-delà d’une bonne action. Le Christ Seigneur n’est pas un maître d’école qui dirait : « les enfants, il faut que vous soyez gentils avec vos petits camarades et que vous vous entraidiez ». Non, cela va beaucoup plus loin.
Quelques versets plus haut, saint Jean nous donne une clé de compréhension, lorsqu’il relate un autre lavement de pieds. C’était à Béthanie, quand Marie « répandit [une livre de parfum très pur] sur les pieds de Jésus » – non pas sur la tête mais sur les pieds – « qu’elle essuya avec ses cheveux » (Jn 12, 3). Un exégète ne peut rêver mieux que l’interprétation que Jésus lui-même en donne : il s’agit d’un usage funéraire en vue du jour de son ensevelissement.
Jésus approche de son Heure, du sacrifice suprême qu’il fera de lui-même, par lequel il sauvera les hommes du péché et de la mort. Marie devance cette Heure en commençant le rite d’ensevelissement. L’avait-elle pressenti ? La tension qui régnait à Béthanie, avec les foules de Juifs qui accouraient pour voir son frère Lazare ressuscité, le laissait peut-être penser. En tout cas, son geste annonce la mort de Jésus.
Si Jésus reprend le même geste peu après, à l’égard de ses disciples, – leur laver les pieds – n’est-ce pas intentionnel ? pour les entraîner à sa suite : faites pour les autres ce que j’ai fait pour vous ; mais dans un sens très fort : Jésus ensevelit ses apôtres avec lui dans la mort, il les entraîne dans son mystère pascal, d’une vie offerte jusqu’à la mort pour donner la vie aux autres, d’accepter de passer de la vie à la mort pour que d’autres passent de la mort à la vie.
Suivre l’exemple de Jésus, comme il nous le demande aujourd’hui, c’est donc bien nous mettre au service de nos frères, comme le Seigneur et le Maître qui s’est abaissé pour nous, mais c’est le faire comme Jésus, dans le dépouillement, le dépouillement de soi-même, jusqu’au bout, jusqu’à donner sa vie, associés ainsi à l’œuvre de la rédemption.
Nous allons maintenant réitérer ce geste de Jésus. Il est engageant de laver les pieds de ses frères, mais, finalement, n’est-il pas plus engageant encore de se faire laver les pieds ? C’est se laisser saisir par le Christ, le suivre dans la mort pour ressusciter avec lui et entraîner alors une foule derrière nous. Amen.