17e dimanche du Temps Ordinaire / Année A

« Tous les commencements sont difficiles.
Et je m’émerveille toujours que nous puissions survivre à nos propres débuts », note l’écrivain Chaïm Potok.
Comment avons-nous commencé, ou plutôt, par quel miracle tout cela a commencé ?
« Le royaume des Cieux est comparable à un négociant qui recherche des perles fines. Ayant trouvé une perle de grande valeur, il va, il vend tout ce qu’il possède et achète la perle. »

Dans l’existence chrétienne, il existe de grandes heures où interviennent les missions des personnes divines (Père1, Fils et Saint-Esprit), qui descendent réellement dans le cœur de l’homme pour y habiter : au baptême et après la mort, lorsque l’âme entre dans la vision béatifique. Mais Jean de Saint Thomas admet deux autres cas : l’heure du martyre et celle du marchand de perles fines, où un homme décide de tout quitter, de vendre tout ce qu’il possède et de suivre le Christ. La vie divine descend alors en lui.

Et ensuite ? Que se passe-t-il un fois qu’on a accepté l’appel de Dieu ? Autrement dit : Que faire avec une vocation, une vocation monastique ou une vocation chrétienne ?

La première étape consiste à découvrir ce que contient cette vocation. L’appel de Dieu vient de Dieu ; il nous est donc un peu étranger, c’est le projet d’un autre. Mais il est aussi intérieur à nous, car il coïncide avec une inclination profonde déposée par Dieu dans le fond de notre coeur. Le trésor enfoui dans le champ doit être soigneusement dégagé, brossé pièce après pièce. Cela peut prendre du temps, plusieurs années. C’est l’heure de l’appropriation.

L’appropriation de sa vocation peut prendre, du moins pour vraiment commencer sérieusement, dix ou vingt ans. Il existe plusieurs types humains. Certains profils pratiques s’épanouissent rapidement et qui donnent de merveilleuses figures de contemplatifs, à l’instar, dit-on, des convers d’autrefois. D’autres plus originaux, ou plus réfléchis, ou tout simplement dont les obstacles intérieurs sont plus nombreux auront parfois besoin d’une bonne dizaine d’années de plus afin que leur vocation atteigne progressivement toute la personne. Ils devront réinventer, avec l’aide la grâce, des solutions aux difficultés intérieures qu’ils rencontrent. La réponse à la vocation est toujours l’œuvre la plus ingénieuse et créative qui soit.

Une transformation progressive se fait jour, corrigeant les actes, rectifiant les désirs, affinant les instincts et donnant son cachet à toute la personnalité. C’est un peu ce tri entre les bons et les mauvais poissons que l’on ramasse dans ce même filet. La sensibilité s’ajuste, les goûts deviennent monastiques, les attraits et même jusqu’à l’humour s’affinent. Cette transformation ne diminue pas la personne, elle l’élève. Elle ne produit pas des êtres naïfs ni des niais. C’est la différence entre un être naturellement timide, et une personnalité monastique accomplie librement accordée aux motions de l’Esprit Saint.

La question de l’appropriation, au fond, devient, pour chacun d’entre nous, la question de mon inclination dominante. Saint Thomas aborde explicitement la question, et celle-ci a pour nous valeur de test. Il n’est pas indifférent, du reste, qu’il se le demande en distinguant la vie active et la vie contemplative. Quelle est mon orientation profonde ? Active ou contemplative ?

Saint Benoît, père des moines contemplatifs, ne fait pas de nous des êtres éthérés, mais des hommes actifs, pour lesquels le travail tient une place majeure. Un travail qui éduque à la responsabilité, ancre dans le réel et évite un idéalisme spirituel tout à fait immature. Le travail m’apprend que mes actes ont des conséquences qui peuvent être graves. Et ce qui vaut pour le temporel vaut a fortiori pour la vie avec Dieu. Rien de pire qu’un contemplatif, qui pourrait casser une voiture sans en assumer les conséquences comme tous les autres hommes. Ce serait de l’enfantillage spirituel.

Mais, notre appel est bien un appel à la vie contemplative. Comment savoir si cette perle de grande valeur est bien devenue notre inclination profonde ?

Saint Thomas propose trois axes de vérification :

  • Quel est mon objectif ? Non pas celui que je professe, mais celui qui décide de l’organisation concrète de ma vie ? Nos buts réellement poursuivis sont rarement formulés et trop peu conscients. Il faut sans cesse les clarifier. Rappelons-nous cette vérification que proposait le Père Voillaume : « Que se libère une heure dans votre journée ; si vous ne pensez pas à l’employer à la prière, vous n’êtes pas encore un contemplatif. »
  • Deuxième axe : En quoi je trouve mon plaisir ? C’est une excellente vérification. Est-ce dans toute entorse à la Règle ou est-ce dans l’épanouissement de ma vocation contemplative et dans les moyens qui y contribuent ? Qu’est-ce qui réjouit vraiment mon coeur ?
  • Enfin, saint Thomas remarque finement que l’inclination profonde est ce que j’aspire à partager plus spécialement avec mes amis. Elle va donc guider le choix de mes relations, de ceux avec qui je vais décider de partager ma vie. « Dis-moi qui sont tes amis et je te dirai qui tu es. »

Il existe un paradoxe de la vocation. Dans tous les métiers, lorsqu’on débute, on est plein d’illusions, lesquelles se dissipent au fur et à mesure que l’expérience s’acquiert. Dans la vocation divine, le phénomène inverse peut se produire : une forte clarté au début, du fait de l’intensité inouïe de l’appel. Par la suite, les compromis, les difficultés concrètes, peuvent les obscurcir.

Voilà pourquoi la règle d’or est la suivante : ne pas craindre les recommencements. Revivre le moment initial de l’appel. « L’heure de vérité du marchand de perles fines. » Afin de renouveler son choix, raviver son cœur et clarifier sans ambiguïté ses buts, son inclination profonde. En somme, mettre chaque jour devant les yeux cette phrase de la règle : Amis, pourquoi es-tu venu ?

« Tous les commencements sont difficiles. Et je m’émerveille toujours que nous puissions survivre à nos débuts », mais rien ne m’impressionne tant que le courage de celui qui de nouveau entreprend de recommencer.

Amen.


1 NB : Comprendre ainsi ; il n’y a pas mission du Père, mais du Fils et du Saint-Esprit et Présence dans l’âme du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

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