Les auteurs mystiques recourent volontiers à la poésie. Le langage ordinaire ne suffit pas à traduire leur expérience de Dieu. Ce qu’ils ont à dire se heurte aux limites du langage conceptuel qui, s’il dit vrai, n’exprime jamais toute la réalité, trop riche pour pouvoir être contenue dans les mots.
Le langage poétique reste, lui aussi, un langage humain, mais il procède autrement. Au lieu de chercher à saisir et, par là même, à réduire son objet, le poète, et le mystique qui lui emboîte le pas, suggèrent et donnent à entrevoir ; ils ouvrent une perspective. L’image, le symbole, la musique des mots permettent d’évoquer davantage qu’ils ne définissent.
Ainsi, saint Jean de la Croix, avant de décrire l’union à Dieu dans ses commentaires, la chante dans ses poèmes : « Ô vive flamme d’amour, qui tendrement blesses le plus profond centre de mon âme ![1] »
Mais les plus beaux poèmes, les plus sublimes versets d’auteurs mystiques, pâlissent devant la poésie des Saintes Écritures. Le procédé est le même, mais c’est ici Dieu lui-même qui, en inspirant les écrivains sacrés, choisirait les mots, oserions-nous dire, pour éclairer le mystère de sa propre vie et de l’histoire du salut. Ces mots, gonflés d’un sens nouveau, lourds d’une richesse inépuisable, ouvrent sur un ciel constellé d’étoiles, laissant deviner des profondeurs sans fin.
« Même si vous n’avez pas d’argent, venez acheter et consommer, venez acheter du vin et du lait sans argent, sans rien payer.[2] » Acheter… sans rien payer. Ce qui est un non-sens pour la logique humaine se charge de sens dans la bouche du poète, et regorge de sens lorsque c’est Dieu lui-même qui parle. Que veut-il dire ? Que Dieu donne gratuitement ce qu’aucun homme ne pourra jamais acquérir par lui-même.
Un ultime pas est franchi avec l’Incarnation du Verbe. Les Évangiles nous placent au cœur du mystère. Les faits et les gestes de Notre-Seigneur sont plus encore que la parole inspirée : ils sont la présence même de Dieu, Dieu parmi nous.
Le miracle de la multiplication des pains, ces cinq simples pains et deux poissons qui suffisent à nourrir cinq mille personnes, cette suspension des lois de la nature, nous renvoie à l’essentiel : le Christ est vrai Dieu et vrai homme, Seigneur de l’univers, notre Sauveur et notre ami.
Toute l’Écriture, chaque page de l’Ancien et du Nouveau Testament, est là pour attester cette vérité : Dieu est là, le Seigneur est présent parmi nous. Et de cette vérité première, pierre angulaire de notre foi, découle un ensemble de vérités que l’Église nous enseigne. Vérités stables et immuables, qui imprègnent notre intelligence, notre cœur, toute notre vie, et la rendent solide comme le roc. « Ni la mort ni la vie, ni le présent ni l’avenir, ni les hauteurs ni les abîmes, rien ne pourra séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur[3]. »
C’est cette présence du Christ qui vivifie son Corps, l’Église, qui fait qu’il y aura toujours des hommes pour vendre tout ce qu’ils possèdent et acheter la perle fine, pour annoncer la Bonne Nouvelle jusqu’aux extrémités de la terre, pour verser leur sang par amour du Christ. Et il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps.
Et pourtant, ce trésor, nous le portons dans des vases d’argile[4]…
Amen.
[1] Saint Jean de la Croix, La Vive Flamme d’amour, strophe 1, v. 1-3.
[2] Is 55,1.
[3] Rm 8, 38-39.
[4] Cf. 2 Co 4, 7.