« Passe derrière moi, Satan, car tu m’es un obstacle sur ma route, tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes. » En entendant cette réponse brusque, presque brutale de Jésus, on peut être désorienté. En effet, l’intervention irréfléchie de st Pierre ne mériterait-elle pas d’être recadrée dans son contexte ? Qu’aurions-nous fait à la place de l’apôtre Pierre ? On peut légitimement se poser des questions sur cette manière de faire de Jésus qui par ailleurs court tout au long des évangiles.
Face à certains comportements, on est obligé de constater que Notre Seigneur est intransigeant : il fustige en premier les pharisiens, les docteurs de la loi et les légistes. Ses paroles sont cinglantes. Il les compare à des tombeaux blanchis à l’extérieur, mais à l’intérieur remplis de pourriture. Il ne ménage personne et son mutisme face au grand prêtre lors de sa passion a dû paraître à certains membres du Sanhédrin comme une insolence.
Nous-mêmes pourrions être interloqués voire décontenancés par sa réponse à la femme qui s’était écriée : « Heureuses les entrailles qui t’ont porté et les seins que tu as sucés ! » Notre Seigneur semble manquer de considération pour sa mère alors que nous-mêmes veillons à être si délicats envers elle.
On pourrait justement s’interroger sur cette distance entre ce que nous aurions dit et cette apparente intransigeance du Christ. Peut-être que Saint-Hilaire dans son commentaire sur l’Évangile de st Mathieu, esquisse une réponse : « Le Seigneur nous fait comprendre qu’en plus de ce que l’on voyait ou entendait de Lui, il y avait autre chose à l’intérieur de ses propos à discerner. L’objet de la question, continue st Hilaire, ouvre sur un mystère où devrait tendre la foi de tous les croyants ».
Autrement dit, face aux réactions de Notre Seigneur, son interlocuteur doit dépasser l’émotion ou la contrariété ressenties au premier abord, pour se demander quel est le sens plus profond de ses propos. Ne pas franchir ce seuil, et on risque de s’en aller tout triste comme le jeune homme riche.
Dans le cas de Saint-Pierre, on pourrait résumer la fine pointe de la pédagogie de Notre Seigneur de la façon suivante : ‘ si tu veux me suivre, Pierre, tu devras m’emboîter le pas, et non pas réduire le mien et mon allure, les contraindre à tes idées, voire à ta générosité’.
Puisque le propos du moine est de marcher dans les pas de Notre Seigneur, demandons-lui la grâce d’agir effectivement ainsi : Le suivre Lui et non point nos idées, voire nos projets que nous lui prêterions volontiers, même si cela nous demandera souvent un dépassement et un réajustement.
Divo Barsotti a bien résumé cette attitude : « Il faut nous fier simplement à Dieu, sans Lui demander compte de ce qu’il pourra faire de nous, sans vouloir lui dicter des lois : si ambitieux que soit le dessin conçu par nous, il est toujours mois grand que celui que Dieu accomplira à travers nous. Ce que Dieu veut réaliser, il le fait accomplir par l’homme en le conduisant par un chemin qui exige de lui une foi toujours plus grande à mesure qu’il avance ; et la foi veut l’humilité, l’abandon, la patience. C’est ainsi et non autrement que l’homme reste dans les mains de Dieu. » Amen.