23e dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Que faisons-nous quand une parole, une attitude ou une décision nous blesse ?

Soyons honnêtes : notre premier réflexe est rarement évangélique. Nous parlons de l’autre au lieu de lui parler. Nous faisons procès dans notre tête. Or Jésus nous propose tout autre chose : ne pas laisser la blessure devenir un mur ; ne pas faire du frère un adversaire ; aller vers lui, non pour le vaincre, mais pour le gagner.

Saint Grégoire le Grand raconte une scène magnifique entre sainte Scholastique et son frère, saint Benoît, dans le livre II de ses Dialogues, au chapitre 33.

Une fois par an, saint Benoît venait voir sa sœur. Ils passaient la journée à parler de Dieu. Le soir venu, sainte Scholastique lui demanda de rester encore un peu. Saint Benoît refusa : sa règle monastique lui interdisait de passer la nuit hors du monastère. Alors sainte Scholastique pria. Un violent orage éclata. Impossible pour saint Benoît de partir. Il lui dit, en substance : « Que Dieu te pardonne, ma sœur : qu’as-tu fait ? » Et sainte Scholastique répondit : « Je t’ai prié, et tu n’as pas voulu m’écouter ; j’ai prié mon Seigneur, et il m’a écoutée. » Le lendemain, le frère Benoît comprit. Saint Grégoire conclut : « Elle put davantage parce qu’elle aima davantage. »

Saint Benoît n’avait pas tort de vouloir être fidèle à sa règle. Mais une règle est un moyen. Les moyens doivent être réglés selon l’exigence de la fin. Nous aussi, nous pouvons avoir raison sur le fond et être complètement à côté sur la manière. Nous connaissons les principes. Nous savons ce qui devrait être fait. Nous avons notre idée de la bonne solution. Très bien. Mais avons-nous regardé la personne qui est devant nous ? Avons-nous cherché vraiment son bien ?

Saint Thomas d’Aquin le dit sans détour : « L’acte ne serait pas vertueux si l’on corrigeait une personne de telle façon qu’elle en devienne pire. » 

On peut dire vrai et faire mal. On peut avoir raison et casser quelqu’un. On peut prétendre « parler franchement » alors qu’on humilie. Voilà pourquoi la question n’est pas seulement : « Est-ce que j’ai raison ? » La vraie question est : « Ma parole aide-t-elle l’autre à grandir, ou est-ce qu’elle l’écrase ? » Jésus ne dit pas : « Accuse-le. » Il ne dit pas : « Humilie-le. » Il dit : « Reprends-le entre toi et lui seul. » La correction fraternelle n’est pas un règlement de comptes. Ce n’est pas un spectacle. Ce n’est pas une vengeance polie à l’anglaise. C’est une tentative de guérison.

Aimer ne veut pas dire tout accepter. Certaines injustices doivent être nommées. Certaines habitudes doivent être corrigées. Certaines limites doivent être posées. Mais tout dépend de la manière. « Ne reprends pas le moqueur, de peur qu’il ne te haïsse ; reprends le sage, et il t’aimera. » (Proverbes 9,8).

Saint Benoît donne une règle très concrète : parler « doucement », « en peu de mots », « raisonnablement et sans éclats de voix » (RB 7,60-61). Ce n’est pas de la mollesse. C’est de la maîtrise. Car dès que notre ton devient méprisant, dès que nos mots deviennent des armes, dès que nous voulons le dernier mot, la vérité ne sert plus la communion : elle sert notre amour-propre.

Saint Benoît ajoute que chacun doit donner son avis « en toute humilité et soumission », sans s’obstiner « avec arrogance » dans son propre opinion (RB 3,4). Autrement dit : parle, oui ; mais n’arrive pas en te croyant propriétaire de la justice universelle. Écoute aussi. Même celui qui nous irrite peut avoir quelque chose à nous apprendre. Le vrai courage n’est pas de parler plus fort. C’est de parler juste. Il y a une fausse paix : celle où tout le monde se tait pour éviter les histoires. On sourit. On fait semblant. On dit : « Ce n’est rien. » Mais ce n’est pas rien : la rancœur s’installe et pourrit tout en silence.

Et il y a aussi une fausse unité : celle où tout le monde devrait avoir les mêmes goûts, les mêmes habitudes, les mêmes sensibilités, les mêmes opinions. Cela paraît propre et bien rangé ; en réalité, cela étouffe. L’Évangile ne demande ni le mutisme des blessés ni l’effacement des différences. Il demande que les différences ne deviennent pas des murs.

Et même lorsqu’il faut dire non, la manière compte. Saint Benoît écrit à propos du cellérier : « Qu’il ne le dispose pas en le rebutant avec mépris, mais qu’il lui refuse avec raison et avec humilité ce qu’on lui demande mal à propos » (RB 31,7). Une limite peut être ferme sans devenir blessante. Dire non ne donne jamais le droit de rabaisser.

Sainte Scholastique nous laisse donc une question très simple et très dérangeante : aimons-nous assez pour chercher le frère plutôt que notre victoire ? Car elle n’a pas gagné parce qu’elle était plus habile. Elle a pu davantage parce qu’elle aima davantage. Alors, lorsque vient le conflit, ne demandons pas d’abord : « Qui a gagné ? ». Demandons-nous : avons-nous gagné un frère ? Pouvons-nous entendre une parole qui nous dérange sans la traiter aussitôt comme une attaque ? Pouvons-nous accepter que l’autre ne soit pas notre copie ? Pouvons-nous arrêter de prendre nos habitudes, nos goûts et nos sensibilités pour l’Évangile lui-même ? L’Église n’existe pas pour mettre ensemble des gens semblables, bien rangés dans le même camp. Elle existe pour que des personnes différentes, parfois blessées, opposées ou méfiantes, deviennent une dans le Christ.

Comme le dit saint Jean Chrysostome : « L’Église existe non pas afin que ceux qui se sont réunis se divisent, mais afin que ceux qui sont divisés puissent s’unir. »

Alors, lorsque vient le conflit, souvenons-nous de la parole de Jésus : « S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. »

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