25e dimanche du Temps Ordinaire / Année A

Le Royaume des cieux est une réalité pour nous assez insaisissable, réalité que nous avons du mal à cerner, à repérer dans le quotidien, à reconnaître, tant la façon d’agir de Dieu ne nous est pas naturel. Nous pensons habituellement qu’il y a d’un côté les réalités naturelles de la vie quotidienne, que nous constatons, qui ont de la consistance, et de l’autre celles de la foi qui seraient plus élevées, éthérées, fuyantes. C’est tout le contraire. Non seulement les deux sont intimement imbriquées l’une dans l’autre mais ce sont les réalités de la foi qui sont déterminantes, bien plus réelles, qui ont plus de poids.

Dans son Évangile, saint Matthieu a le don de nous rappeler que le Royaume des cieux est quelque chose d’éminemment concret. Il utilise des images pour que cette réalité nous parle, devienne plus palpable, sensible, pour qu’elle marque nos esprits.

Le Royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé qu’un homme a pris et semé dans son champ, à du levain qu’une femme a pris et enfoui dans trois mesures de farine, à un trésor qui était caché dans un champ, à un filet qu’on jette en mer, au travail de la vigne.

C’est le premier enseignement de saint Matthieu : il s’agit d’actes concrets, tirés de l’ordinaire de nos journées.

Le Royaume des cieux est fait d’actes quotidiens, il est édifié par des paroles et des gestes que l’on pose au cours de la journée, qui sont à la portée de tous. Il se construit peu à peu, sans bruit, par des gestes simples, sans prétention, mais qui ont pourtant une amplitude surnaturelle. Aider un frère, avoir une marque d’attention, accepter une remarque ou patienter sans faire un drame, se tourner vers Notre Seigneur ou la Vierge Marie, se rendre à l’église. Nul ne peut dire : « cela ne me concerne pas, c’est au-dessus de mes forces. »

Cela ne suffit pourtant pas.

C’est ici que l’on peut tirer un deuxième enseignement.

Si les images de saint Matthieu ne manquent pas de poésie, certaines ont l’art de nous heurter, nous piquer au vif.

Mettre la main à la pâte, travailler à la vigne, poser de tels actes ne suffit pas. N’est-ce pas ce qu’a fait l’ouvrier de la première heure mieux que quiconque, en endurant le poids du jour et de la chaleur ? Le Seigneur attend encore de nous que nous le fassions avec une certaine disposition intérieure, car nous pouvons perdre le sens de ce que nous faisons, surtout si on le fait depuis longtemps. La pratique est une chose bonne, à condition qu’elle soit renouvelée de l’intérieur, approfondie avec le temps. Autrement cela même qui devait nous conduire vers la fin peut devenir l’obstacle principal pour obtenir cette fin. C’est l’ouvrier de la première heure, qui a reçu la grâce le premier, qui a été le premier à être associé au travail de la vigne, que guette ce danger davantage.

Le Père Congar rappelle :

« C’est toujours foncièrement le même problème : que les gestes soient vrais et viennent de source, que la forme exprime et garde l’esprit, mais ne le supplante pas, que la religion ait vraiment sa réalité dans le cœur des hommes, et pas seulement ses rites dans le domaine de la pensée et l’action aussi bien que du culte.

C’est contre toute dégradation en ce sens que se sont élevés les prophètes. Sans cesse, ils ont ramené des gestes extérieurs à leur sens, de la lettre à l’esprit, des moyens à la fin. »

(P. Congar, Vraie et fausse réforme dans l’Église, Cerf 1950, p.166)

Lorsqu’on perd le sens de ce que nous faisons, lorsque nous ne le faisons plus « avec âme », tout se dégrade et le regard devient mauvais. On en vient à considérer comme un dû ce qui en réalité est un don, et même à vouloir définir ce dû.

Si, en revanche, nous gardons une claire conscience que nous œuvrons pour le Royaume des cieux sans aucun mérite de notre part et si nous cherchons à toujours approfondir notre pratique du service de Dieu, alors nous serons heureux de travailler à la vigne dès potron-minet, et de voir d’autres nous y rejoindre à l’heure que le Seigneur voudra.

Amen.

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