Le propriétaire envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de sa vigne… De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs plus nombreux que les premiers… Finalement, il leur envoya son fils (Mt 21, 34.36.37)
Le moins que l’on puisse dire de ce propriétaire c’est qu’il a de la suite dans les idées ; il insiste, persévère, met tout en œuvre pour parvenir à sa fin. Mais quelle est cette fin ? Est-ce l’accumulation de profits ? Telle est sans doute l’opinion des vignerons, qui eux travaillent dans cette logique. Dès lors, ils perçoivent le propriétaire d’abord comme un gêneur puis, au fur et à mesure qu’il insiste, comme un indésirable et au final comme un adversaire à éliminer. Il est celui qui dérange. Dérangement pourtant indispensable et même vital.
Cette parabole des vignerons homicides a été actualisée, par Dostoïevsky dans Les Frères Karamazov : c’est la parabole du Grand Inquisiteur. Ivan Karamazov imagine qu’au cœur du XVIe siècle le Christ revient à Séville. Il ne dit rien, ne consent pas à parler puisque tout a été dit dans l’Evangile et qu’il ne veut rien y ajouter. Les gens viennent à lui, touchés par sa bonté. Un aveugle recouvre la vue, un mort ressuscite. Mais alors que le défunt se relève, voici qu’arrive le grand inquisiteur d’Espagne : il voit la scène, fronce le sourcil, comprend ce qui se passe et, d’un geste, ordonne à ses gardes d’arrêter le Christ. Personne ne proteste. Si habitués à démissionner de leur liberté, les gens laissent faire le grand inquisiteur. Celui-ci se rend alors dans la prison où il a enfermé le Christ, et lui pose cette question qui contient déjà la réponse : « Pourquoi es-tu venu pour nous déranger ? »
Il faut remarquer que ceux qui sont dérangés, que ce soit par le propriétaire ou par le Christ, sont ceux qui se considèrent comme « rangés », qui ont quelque chose à défendre : une récolte ou un pouvoir. L’aveugle guéri ou le mort rendu à la vie n’ont eux pas été dérangés, au contraire.
Que cherchent alors le propriétaire en réclamant le produit de sa vigne, ou le Christ par sa présence silencieuse ? Tout simplement et tout radicalement ramener l’homme à sa fin. Comme l’affirme clairement le Catéchisme de l’Eglise Catholique : « Dieu a tout créé pour l’homme, mais l’homme a été créé pour servir et aimer Dieu et pour Lui offrir toute la création » (CEC 358). Dès lors, l’homme qui s’oriente vers une autre fin – qui cherche à se fabriquer son petit paradis – se perd ; il s’écarte du fleuve de vie, telle une embarcation qui, sortie du courant, vient s’échouer, se « ranger » sur la berge où elle s’immobilise. Elle finira par pourrir si l’on ne vient la déranger, la relancer dans le courant.
Voilà ce que vient faire le propriétaire qui veut se faire remettre le produit de sa vigne. C’est de sa vigne dont il a souci et non d’un vulgaire profit. Sa requête, loin d’être une imposition mesquine accablant de pauvres vignerons exploités, traduit au contraire la sollicitude sans borne de Dieu pour des hommes blessés qui ne savent pas ce qu’ils font. C’est un appel à lui rendre grâce et à lui rendre gloire, à reconnaître en Lui l’auteur des dons reçus et à Lui offrir en retour le fruit de ces dons.
Mais Dieu sait bien que ces vignerons ne changeront ni de mentalité ni de comportement par une simple annonce, ni même par des annonces répétées ; il sait qu’il devra transformer ces vignerons, les recréer, en faire ces nouveaux vignerons à qui il confiera sa vigne et qui lui feront porter du fruit. C’est pour cela qu’il leur envoie son Fils, non par naïveté mais par suprême lucidité. Le sacrifice rédempteur n’est pas un malheureux accident arrivé fortuitement. C’est l’expression suprême de l’amour efficace de Dieu pour sa vigne.
Jésus s’est fait « la Vigne ». Et nous, les sarments, dans la mesure où nous demeurons en Lui, unis par le baptême et par la charité, nous portons un fruit qui demeure. Par Lui, avec Lui et en Lui, dans l’unité du Saint-Esprit, nous rendons alors au Père tout-puissant tout honneur et toute gloire lui offrant ainsi le produit de sa vigne. Voilà ce que nous allons réaliser maintenant dans le sacrifice eucharistique.