5e dimanche du Temps Ordinaire / Année A

L’Evangile de ce jour est ambigu.

Encouragement ou avertissement ?

La question se pose d’autant plus que dans l’Evangile de saint Matthieu, le Seigneur ne se contente pas seulement en passant d’une image de sel et d’une image de lumière mais dit à ses disciples et aux foules qui l’écoutent :

Vous êtes le sel de la terre.

Vous etes la lumière du monde.

Ces paroles suivent les béatitudes qui sont parmi les paroles les plus belles qu’ait prononcées le Seigneur. Déconcertantes, elles nous comblent et elles nous effraient. Elles ouvrent un chemin que nous n’aurions pas choisi de nous-mêmes et pourtant nous percevons qu’il est le seul valable, le plus vrai.

Le chemin que Notre Seigneur nous indique est celui d’un dépouillement qui rend heureux. Ce n’est que lorsque nous avons lâché, que nous avons donné, que nous pouvons recevoir ce que le Seigneur veut nous donner.

Il y a une incompatibilité radicale entre l’esprit du monde et les réalités de la foi. Nous l’oublions facilement et même plusieurs fois tant l’esprit du monde s’insinue, fait son chemin en nous. Il y aura toujours de quoi nous effaroucher dans la Révélation, dans la manière dont Dieu se comporte, dans la manière dont il nous conduit. Les réalités de la foi nous le rappellent quand elles viennent nous toucher au vif et nous arracher à nous-mêmes.

La grâce est-elle absolument gratuite ? Elle l’est entièrement du point de vue de celui qui la donne, de Dieu, mais pour celui qui la reçoit, elle a un coût, ou du moins la plupart du temps. C’est que nous devons y correspondre, il y a un effort à fournir.

Alors, que nous est-il demandé ?

Que faire pour être salé et lumineux ?

Somme toute, il s’agit d’un déplacement. D’un déplacement intérieur, de déplacer l’attention de soi-même à Dieu, et à ce qui le touche. Cela ne se voit pas.

Il s’agit, pour reprendre l’expression de Mère Pia, de « franchir le fossé du moi ». N’est-ce pas là le nerf de la vie chrétienne et celui de la vie religieuse ? De ce déplacement d’attention, presque imperceptible, dépend tout le reste.

N’est-ce pas ce que saint Augustin dit dans une phrase célèbre :

« Deux amours ont bâti deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu la citéterrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi la citécéleste. »[1] A la racine, à l’origine de ces deux cités, il y a un choix personnel.

Le cadre monastique n’est qu’une traduction à l’extérieur, dans le concret, de cette priorité donnée à Dieu dans les cœurs, lesquels s’efforcent de tout disposer en vue du service de Dieu. C’est un choix qui est à la portée de tous. Ainsi nous serons non seulement salés mais bien assaisonnés, non seulement lumineux mais parfumés, et même peut-être souriants.

Comme nous le chantons, avant toute chose veille sur ton propre cœur.

Amen.


[1] De Civitate Dei, XIV, 28.

🌐
Aller à^