6e dimanche du Temps Ordinaire / Année A

« Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. » (Mt 5,20)

            Entrer dans le Royaume des cieux : tel est le sens et l’enjeu de notre existence présente. Une entrée qui se présente dans notre vie non pas comme le terme d’un labyrinthe qu’il faudrait parcourir, mais comme la réalisation progressive d’une amitié, une amitié à la fois commune et singulière, que  Notre-Seigneur offre à chacun pour la gloire de Dieu.

             « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. » (Mt 5,20) Ce n’est pas là d’abord un reproche, c’est une constatation : les raisonnements des scribes et des Pharisiens, si élaborés soient-ils, ne sont pas à la mesure du Royaume des cieux. Dès lors, les assurances qu’ils cherchent dans la Loi sont vaines.

            La dénonciation de telles illusions serait d’un intérêt moindre si elle ne s’accompagnait d’un engagement solennel : « Je suis venu, non pas abolir mais accomplir la Loi et les Prophètes. » (Mt 5,17) L’élément déterminant ici est bien « Je suis venu ». Désormais le Royaume des cieux est tout proche. Sa justice ne relève pas d’un règlement mais d’un attachement, concret, et par là éprouvant, à une Personne vivante, présente et aimante. Ce faisant, l’entrée dans le Royaume des cieux n’est pas seulement renvoyée à l’au-delà.

            « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux. » L’avertissement exprimé négativement, les Pères du désert l’ont repris sous une forme positive et synthétisé dans l’apophtegme attribué à Longin : « Donne ton sang et tu recevras l’Esprit. » L’entrée dans le Royaume des cieux, ou la vie dans l’Esprit, sont ici mises en relation avec le martyre et donc avec le témoignage d’un  attachement de tout l’être à la Personne de Notre-Seigneur. Martyre, qui ne se réalise pas uniquement dans la manifestation éclatante d’une mort brutale mais également dans le goutte à goutte d’une vie monastique menée comme don de soi, généralement obscur, souvent déficient, mais sans cesse renouvelé.

            « Donne ton sang et tu recevras l’Esprit. » L’assurance, la fermeté de cette promesse manifestent que le don sollicité n’est qu’un don en retour, réponse à un don premier, dont la réalité et l’ampleur se révèleront progressivement à mesure que s’établira l’échange. De fait, les Pères ont témoigné des manifestations parfois spectaculaires de la vie de l’Esprit chez les plus avancés d’entre eux. Pourtant leur insistance n’est pas là, bien au contraire, tant le risque est grand de perdre de vue la relation pour ne s’attacher qu’aux effets. C’est ainsi qu’ils racontent l’histoire de ce solitaire qui, « après soixante années passées dans un désert très retiré, y menant une vie fort mortifiée, et s’y nourrissant seulement de légumes et d’une herbe venimeuse, s’était découragé à la pensée qu’il ne faisait aucun des miracles attribués aux premiers Pères. Il avait donc résolu de quitter le Désert et de gagner la ville pour y mener une vie plus large. Mais Dieu veillait et, avant qu’il eût mis son projet à exécution, il lui envoya un ange, qui lui dit : ‘ Que cogites-tu, malheureux ?… Quelles merveilles veux-tu faire qui dépassent le miracle de ta vie présente ? Qui t’a donné la force de tenir bon tant d’années dans ce lieu ? Qui a béni l’herbe venimeuse dont tu te nourrissais et l’a rendue inoffensive ? Demeure dans ce lieu où tu es, et demande à Dieu qu’il te donne l’humilité.’ Fortifié par les paroles de l’ange, il demeura dans ce lieu jusqu’au jour de sa mort. »[1]

            Ainsi l’adage aux accents héroïques « Donne ton sang et tu recevras l’Esprit » est-il ici, non pas tempéré, mais accompagné d’une exhortation d’allure plus modeste : « Demeure dans le lieu où tu es et demande à Dieu l’humilité. »

            Demeure dans le lieu où tu es, car c’est là que se construit l’amitié.

            Demeure dans le lieu où tu es : c’est bien ce à quoi Jésus exhorte ses auditeurs dans l’Évangile d’aujourd’hui. Confirmant, en les précisant, la portée des commandements, il déclare : « Eh bien Moi je vous dis : demeurez avec vos frères – réconciliez-vous ; demeurez dans un cœur intègre – arrachez ce qui vous en éloigne ; demeurez avec votre femme – ne la renvoyez pas ; demeurez dans votre parole – que votre oui soit oui ; et, dans la suite de ce Discours sur la Montagne, demeurez disponibles – même envers l’importun, demeurez dans l’amour – même avec l’ennemi. » L’exigence, qui va croissant, porte toujours sur le même point : ne pas abandonner la place au moment de l’épreuve. Or, ce qui est mis à l’épreuve, c’est l’attachement, la confiance en Celui qui déclare : « Moi, je vous dis. » L’enjeu est encore souligné par l’évocation de la récompense : si vous faites comme tout le monde, quelle récompense aurez-vous ? C’est donc bien la relation personnelle, l’amitié avec Notre-Seigneur qui est en jeu ici.

            La Bienheureuse Mère Teresa rapporte l’échange qu’elle eut avec un haut fonctionnaire hindou. Celui-ci, sur ses gardes, lui demandait : « Ne tenez-vous pas beaucoup à tous nous convertir ? » Et elle de répondre : « Naturellement, le trésor que j’ai, Jésus, je veux le partager avec vous, mais la conversion ne peut venir que de Lui. Mon rôle est de vous aider à faire des œuvres d’amour et alors, par ces œuvres d’amour, vous vous trouvez naturellement face à face avec Dieu et c’est entre vous que ce trésor, Son amour, s’échange. À ce moment, soit vous êtes convertis et vous acceptez Dieu dans votre vie, soit non. Voilà ce qu’est notre vie. »[2]

            Voilà bien ce qu’est notre vie : le lieu d’une amitié offerte. Nous ajuster à cette offre, ou plutôt à Celui qui offre : c’est ce qu’il nous faut chercher. Car telle est la justice qui ouvre au Royaume des cieux.


[1] Dom Louis Leloir, Désert et communion, Éd. Bellefontaine, Spiritualité orientale n° 26, p. 206.

[2] Mère Teresa, Quand l’amour est là, Dieu est là, Parole et Silence/DDB, 2011, p. 288.

🌐
Aller à^