« Pas de paroles dans ce récit, pas de voix qui s’entende »
Voilà un choix de psaume responsorial bien paradoxal pour un dimanche des missions. S’il est vrai que selon le dicton “la parole est d’argent, le silence est d’or”, on voit mal comment “sur toute la terre en paraît le message, et la nouvelle, aux extrémités du monde” en restant bouche bée. Pourtant, notre psaume insiste : « Les cieux proclament la gloire de Dieu et le firmament raconte l’ouvrage de ses mains. Le jour au jour en livre le récit et la nuit à la nuit en donne connaissance. »
Comment lever la contradiction ? Le ciel possèderait-il quelque qualité particulière pour être témoin privilégié de la gloire de Dieu ? Ce n’est pas parce qu’il serait toujours bleu, traversé qu’il est de nuages, d’orages et d’éclairs. Mais justement, même avec ces remous-là, sa cime ne reste-t-elle pas toujours sereine et paisible sous le regard de Dieu ? Notre psaume y verrait-il une métaphore pour la vie de l’âme, voire un lien entre la vie contemplative et la mission ?
À première vue, il semblerait que non. Les contemplatifs, murés dans leur couvent, ne sont-ils pas étrangers à la mission ou tout au plus à la périphérie de celle-ci, telles de troupes auxiliaires à l’arrière et loin du front ? Pour qui serait tenté par une telle façon de voir, écoutons ce que dit Henri Bremond sur Marie de Valence : « […] Lorsqu’elle eut ainsi devant les yeux tous les vivants, ses contemporains, groupés du point de vue de l’éternité, Dieu lui fit connaître les âmes qu’il comptait lui donner par sa part d’apostolat et de conquête, cinquante mille pécheurs à convertir, trente mille pénitents à confirmer dans leur ferme propos, quinze mille justes, douze mille saints à maintenir et à faire croître. […] Douze mille saints liés ainsi à la prière et aux sacrifices d’une seule et chétive créature ! »
A.v., non seulement Notre Seigneur, à travers elle, avait-il à cœur l’apostolat, mais qui plus est, avait placé sa vie contemplative au cœur même de l’apostolat. Comme si, sans cet apport vital de la prière et des sacrifices, le cœur de tout apostolat cesserait tout simplement de palpiter. Peut-être est-ce pour cela qu’on a pu dire que « l’œuvre du moine, c’est son cœur ». S’il est vrai qu’une sentinelle se donne moins de mouvement qu’un tirailleur, […] elle déploie une activité moins mêlée, moins agitée et par suite plus intense. Pour Saint François de Sales notre amour envers Dieu comporte deux exercices principaux : l’un affectif, qui nous fait plaire en Dieu, l’autre effectif, qui nous fait plaire à Dieu, a.v. l’oraison et la pratique des vertus, ou encore, pour reprendre Bremond, la prière et les sacrifices.
Et c’est ici que la métaphore du psalmiste commence à avoir du sens. En effet, nous le savons bien, notre prière, oraison, notre vie en commun, à l’instar des cieux, peuvent être traversées de nuages, d’orages et d’autres perturbations, qui risquent d’assombrir notre horizon si nous en restons là. Or, c’est une grave erreur, car en réalité, il s’agit de sacramentaux de la Providence nous invitant à tirer parti de ces pauvretés humaines pour en faire le tremplin, l’autel, d’actes surnaturels dont nous sommes les premiers bénéficiaires. C’est la conviction de Saint François de Sales : « Ces condescendances aux humeurs d’autrui, ce support des actions et façons agrestes et ennuyeuses du prochain, ces victoires sur nos propres humeurs et passions, ce renoncement à nos menues inclinations, cet effort contre nos aversions et répugnances, […], cette peine continuelle que nous prenons de tenir nos âmes en égalité, […] tout cela est plus fructueux à nos âmes que nous ne saurions le penser, pourvu que la céleste dilection le ménage. »
Non seulement de tels actes peuvent nous disposer à un degré d’intimité plus grand avec Notre Seigneur, mais leur fruit rejaillit sur le corps mystique tout entier. Nous connaissons tous cette épisode où l’infirmière du Carmel de Lisieux déconseillait à Thérèse de faire sa promenade : « Vous vous épuisez et c’est tout », et Thérèse de répondre : « C’est vrai […], mais savez-vous ce qui me donne des forces ? Eh bien, je marche pour un missionnaire. Je pense que, là-bas, bien loin, l’un d’eux est peut-être épuisé dans ses courses apostoliques, et, pour diminuer ses fatigues, j’offre les miennes au bon Dieu. »
Ce n’est pas notre sensibilité agitée qui saurait produire un tel acte surnaturel et qui la dépasserait. Elle en est bien incapable. Il ne peut provenir que de la volonté, qui, sous la motion de la grâce, décide de s’élever plus haut que l’horizon limité de la sensibilité par un acte d’offrande à Dieu. Les auteurs parleront souvent de la fine pointe de l’esprit à ce propos. Dès lors, il y a une véritable similitude entre la pointe de l’esprit et la cime du ciel, qui tous deux peuvent demeurer en paix malgré les remous qui les traversent et les agitent.
C’est là une réalité que nous aurions trop tendance à oublier. Pourtant, rares sont les jours dans la vie d’un baptisé, a fortiori d’un contemplatif, où ces menues occasions viendraient à manquer. Or c’est là que souvent se joue la secrète fécondité apostolique de notre vocation : la mesure dans laquelle nous consentons à vivre de manière surnaturelle ces inévitables indigences et insuffisances. Si ce choix se fait dans le secret de notre cœur, sans bruit ni fracas, aux yeux de Dieu, il n’est jamais sans retombées.
« Pas de paroles dans ce récit, pas de voix qui s’entende », mais « sur toute la terre en paraît le message, et la nouvelle, aux extrémités du monde ». Amen.