Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur (Mt 11, 29).
Pour évoquer une réalité par une image il y a, nous dit Aristote, deux voies : la métaphore – qui procède par analogie – et la métonymie – qui associe par contiguïté. Ainsi, dans l’image traditionnelle du Sacré-Cœur nous trouvons la métaphore du cœur-organe qui par analogie désigne le centre de Notre-Seigneur en son humanité. Ce cœur-organe est entouré par une couronne d’épines laquelle, par métonymie, renvoie à l’intériorité avec laquelle Jésus a vécu cette scène de la Passion. La liturgie de ce jour nous offre autre image du Sacré-Cœur par métonymie. Une image déconcertante – c’était déjà le cas pour la couronne d’épines. Une image biblique, authentifiée par les paroles même de Jésus : c’est l’image du joug.
Le joug, compris le plus souvent au sens figuré, a une connotation négative. Il signifie alors une contrainte matérielle ou morale : le joug de Pharaon par exemple dont le Seigneur vient délivrer son peuple. Mais ici, il faut entendre le joug au sens propre : comme cette pièce d’attelage inventée par l’homme, par le cultivateur, pour que le labour se fasse avec le moins de perte d’énergie possible. Le joug en effet met en relation la lourde charrue avec la nuque de l’animal de trait, c’est-à-dire avec sa partie la plus vigoureuse. Si on la reliait aux pieds de la bête, les membres se casseraient, si on la reliait à sa gorge, la bête s’étranglerait.
Ce problème que le paysan a résolu par l’invention du joug, chaque homme doit le résoudre pour lui-même. Car nous avons chacun pour notre part un sillon à tracer, non pas tant pour laisser une trace – notre trace – sur cette terre, mais tout simplement parce que Dieu a placé l’homme dans le jardin pour le cultiver. Nous devons travailler. Comme le rappelle Léon XIV dans sa dernière encyclique : « [Le travail] est une exigence inscrite dans la condition humaine, un chemin ordinaire vers la maturité »[1]. Ainsi nous avons des charges à tirer : celles de nos tâches quotidiennes ; celle de la fidélité à nos engagements ; celle d’épreuves à affronter.
Pour chacun de nous se pose alors un problème d’ergonomie que l’on peut formuler ainsi : sur quel point de notre être fixer le joug pour ne pas nous épuiser à la tâche en dépensant inutilement notre énergie ? Ou, pour dire les choses autrement, dans quel but devons-nous fournir nos efforts ? En vue de quoi supportons-nous ce que nous supportons ? Ce peut être par appât du gain, par habitude, par désir de dépassement, par recherche de l’exploit, par sens du devoir, … toutes sortes de motivations pas nécessairement mauvaises mais qui, à elles seules, se heurtent un jour où l’autre à la désillusion ou au découragement.
Jésus nous dit, lui : Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur (Mt 11, 29). Quel est donc le joug de Jésus, le joug avec lequel, en son humanité, il œuvre, ce joug qu’il nous propose de partager ? L’exultation qui ouvre l’Évangile de ce jour nous en donne la clef : Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange … (Mt 11, 25) et plus loin : Tout m’a été remis par mon Père … (Mt 11, 27) En tant que Fils de Dieu, Jésus se reçoit du Père de toute éternité et c’est vers qu’il tend de tout son être. C’est cet élan qui structure aussi son cœur humain : Non pas comme je veux, mais comme tu veux (Mt 26, 39). C’est l’élan de reconnaissance, de confiance totale, de remise de soi du tout-petit qui lui permet d’assumer les limites de la condition humaine pour réaliser les œuvres divines. C’est là que vient se fixer le joug de Jésus. Il n’est pas sans rapport avec ce point d’appui dont sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus partage l’intuition avec Mère Marie de Gonzague dans le Manuscrit C : « […] Un savant a dit : « Donnez-moi un levier, un point d’appui, et je soulèverai le monde ». Ce qu’Archimède n’a pu obtenir, parce que sa demande ne s’adressait point à Dieu et qu’elle n’était faite qu’au point de vue matériel, les saints l’ont obtenu dans toute sa plénitude. Le Tout-Puissant leur a donné pour points d’appui : LUI-MÊME et LUI SEUL ; pour levier : l’oraison, qui embrase d’un feu d’amour, et c’est ainsi qu’ils ont soulevé le monde ; c’est ainsi que les saints encore militants le soulèvent et que, jusqu’à la fin du monde, les Saints à venir le soulèveront aussi. »[2]
Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur (Mt 11, 29). C’est à cette même focalisation sur Lui, à cette même confiance conquérante que nous appelle aujourd’hui Notre-Seigneur en cette solennité du Sacré-Cœur.
[1] Léon XIV, Magnifica humanitas 149.
[2] Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Ms C 36r.