Le saint jour de Pâques 2026

Le premier jour de la semaine.

Si l’on devait couper la Bible en deux, le premier volume s’ouvrirait sur ces mots : Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour et le second sur l’Évangile d’aujourd’hui : Le premier jour de la semaine. Ce jour, commencé il y a deux mille ans, dure encore. Il durera toujours.

En ce matin de Pâques, reprenons une antique tradition ; les catéchèses pascales, à l’aide du grand vitrail qui illumine le chevet de notre église. Créé par l’artiste fribourgeois Yoki en 1954, il est riche d’enseignements théologiques et fait directement écho à l’Evangile d’aujourd’hui.

Ce vitrail donne à voir le visible — et suggère l’invisible. L’un introduit à l’autre, nous y conduit par la main. Sans le visible, impossible d’accéder à l’invisible.

Le visible, c’est le mystère de l’Incarnation. La bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu. «tient son divin Fils dans ses bras, et semble tantôt le donner à tous, et tantôt le retenir pour elle»1. Le Christ-Enfant, quant à lui, tient dans sa main un globe crucifère, le monde entier, dont il est le Sauveur. Ou peut-être— on peut le penser — tient-il sa chair eucharistique, qu’il nous invite à recevoir.

Mais ce qui compte autant dans ce vitrail, c’est ce qui est suggéré sans être dévoilé : le fond non figuratif. Il a trois significations traditionnelles : ✼ Il désigne d’abord le voile du Temple de Jérusalem, tel qu’on le retrouve dans l’iconographie classique2, enveloppant la Vierge qui est la nouvelle arche d’Alliance. ✼ Il désigne, plus profondément, la divinité du Christ — sa vie divine, mystère et fondement de tout l’ordre créé, l’Être même subsistant auquel appartient la Trinité tout entière = Père, Fils et Esprit3. ✼ Et il désigne enfin la grâce — cette participation à la vie divine déposée au fond du coeur de l’homme.

Notons, avec l’artiste, que le mal, lui, n’appartient pas au mystère invisible. Il est dans l’ordre visible et sa place est circonscrite. Le serpent, certes redresse la tête, mais il demeure retenu sous le talon de la bienheureuse Vierge Marie — conformément au chapitre 3 de la Genèse.

Mais où est notre Evangile dans tout cela ?

Eh bien : voici. Comptons ensemble le nombre de panneaux, de gauche à droite4. Il y a 1,2,3,4,5,6,7. Sept jours : l’oeuvre de la création achevée par le Sabbat. Perfection et plénitude.

Mais, en fait si vous comptez bien, il n’y pas sept panneaux. Il y en a huit.

Relisons le début de notre Evangile. Le premier jour de la semaine, c’est à dire, le lendemain du Sabbat. Le huitième jour qui est devenu notre dimanche. C’est la résurrection du Christ. La Pâques. La re-création du monde : Le premier jour d’un monde nouveau. Le chiffre huit, dans l’art sacré, désignera le Christ.

Avant de poursuivre la lecture de l’Evangile, on pourrait faire une remarque sur ce vitrail. S’il veut vraiment montrer le visible et suggérer l’invisible, alors, ne nous abuse-t-il pas un peu ? A dire vrai, sans la foi, les seules réalités qu’il nous soit donné de voir sont : un morceau de pain ordinaire, et le serpent. Tout le reste nous est caché. Et c’est là précisément que la lecture de l’Evangile nous rejoint — car l’oeuvre de recréation est une oeuvre où l’invisible se perçoit sans être vue.

« C’était encore les ténèbres » nous dit Saint Jean.

L’itinéraire des protagonistes est bien le nôtre, récapitulé. La pierre a été retirée du tombeau vide. Marie-Madeleine, bouleversée, court vers Simon-Pierre et le disciple bien-aimé. « Marie, écrit un auteur ancien5, est aussitôt venue à ceux qui aimaient Jésus d’une manière plus intime, afin qu’ils cherchent ensemble ou souffrent ensemble. » Celui qui écrit cela a lui-même, certainement, expérimenté cette communauté d’âmes si nécessaire à qui veut suivre Jésus.

Les ténèbres. Plusieurs jours de bouleversements. Le désarroi du tombeau ouvert. L’absence. Dieu se cache, Dieu est absent, Dieu est angoissant. Sans le visible, comment accéder à l’invisible.

Les disciples arrivent et trouvent les choses comme elle a dit. L’Evangéliste est précis : Le suaire est à l’écart, roulé, les linges posés là, en ordre. Pourquoi tant de détails ? Saint Jean Chrysostome nous le dit : « l’Evangéliste voulait écarter cette rumeur que le Christ avait été enlevé en cachette. En effet, si certains l’avaient emportés, ils ne l’auraient certainement pas dénudés en présence des gardes. Ils ne se seraient pas non plus souciés d’enlever le suaire et de le rouler en un lieu à part. Ils auraient simplement pris le corps. D’autant que la myrrhe et l’aloès collent le linge au corps. — Or, le disciple bien aimé vit les linges ainsi disposés en ordre — et IL CRUT, d’une foi vraie, que le Christ s’était relevé d’entre les morts. »

C’est le lieu de l’absence réelle. Il vit l’absence visible et il crut.

Revenons au vitrail.

Nous passons le plus clair de notre vie dans un univers à 7 jours. C’est notre horizon. Horizon visible, mais aveugle. Horizon estropié, dont le terme conduit à la mort. « Dieu n’aurait jamais créé l’univers s’il ne l’avait destiné à la grâce.6 » Nous ne serions jamais né si n’avions été destiné à partager sa béatitude. Huitième jour.

Aujourd’hui, le Christ nous offre ce que notre nature ne pourra pas s’offrir à elle-même. Par sa mort et sa résurrection, il nous arrache au péché et nous donne de participer à sa vie divine. Il nous rend le but de notre vie. Ce matin, le centre de gravité de toute notre existence a changé. L’accomplissement de nos aspirations les plus intimes nous est enfin accordée.

Par quel moyen ? Là encore, le vitrail nous offre la clé. Comptez le nombre de panneaux de bas en haut : il y en a 12. Les douze tribus d’Israël certes. Mais c’est surtout, à vue d’artiste, l’ordre même de la vie divine et donc de la grâce. Au centre, la Vierge immaculée couvre aussi 12 carreaux ; l’Eglise. Car l’Eglise du Christ — celle qui va être manifestée dans 50 jours aux apôtres à la Pentecôtes — ce n’est rien d’autre que la vie divine communiquée aux hommes.

L’Eglise est la vie divine communiquée aux hommes par le moyen des signes visibles. Pour nous ouvrir aux mystères par la foi, afin de nous mettre en contact physique avec Jésus.

Amen.


1 « …ce que font pareillement chacun des moines qui viennent prier là avec quelque durée. Sur le côté, un grand Christ en croix, isolé et douloureux, nous rappelle de quelle façon les amis de Dieu sont traités. » Père Jérôme, Les bonnes influences, Présence réelle permanente.

2 Voir par exemple la Madonna del Parto de Piero della Francesca (avec le voile ouvert) ou encore la Madone Sixtine de Raphaël (avec ses deux chérubins et le voile).

3 Super Ioannem, cap. VIII, lect. 3 (Marietti, n. 1192).

4 cf. Olivier Rey, mathématicien français du CNRS, avril 2016.

5 Alcuin, cité in Super Evangelium S. Ioannis lectura, éd. R. Cai, 5ᵉ éd., Taurini–Romae, Marietti, 1952

6 formule de Maritain

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