Combien de siècles a-t-il fallu à l’ange pour rouler la pierre qui fermait le tombeau d’Adam ?
Commençant à la Création, la fresque brossée par les lectures de notre vigile s’étend sur des millions d’années. On y voit Dieu agir tout au long de l’histoire. Prenant acte du péché d’Adam, il y porte remède, mais à son rythme, sans hâte : pour lui, mille ans sont comme un jour.
Son action se fait parfois fulgurante, comme en cette nuit de la Résurrection : en un éclair, en une parcelle d’instant, pour l’acte le plus prodigieux, le plus déterminant de toute l’histoire humaine. Dieu peut donc agir vite mais il suit un projet au long cours, ou pour mieux dire une pédagogie – car c’est pour s’adapter à sa créature que l’action de Dieu s’inscrit, comme elle, dans le temps.
Cette pédagogie s’exprime éminemment dans l’histoire du peuple élu. Les patriarches, Moïse et l’Exode, les prophètes, les juges puis les rois, l’exil et son retour : peu à peu, le dessein se déploie, la ligne s’approfondit. Tout tend vers un but, le Christ.
C’est par lui que tout ce qui existe a été appelé à l’être ; c’est en lui que tout trouve sa restauration, sa plénitude et son accomplissement. Dans la lumière de Pâques, il apparaît comme l’origine, le centre, le terme, la récapitulation de toute chose. Sa résurrection est le pivot de toute l’histoire : cette nuit, l’histoire a basculé, car la victoire sur la mort et le mal y est à jamais acquise, une fois pour toutes.
Cependant soyons francs : le péché, les guerres, les misères qui jalonnent la vie des hommes en ont-ils diminué ? Quand on regarde, sur une longue période, l’histoire sainte, que ce soit celle du peuple élu ou celle de chacune de nos vies, deux constats s’imposent : quel amour ! quelle immensité d’amour de Dieu pour sa créature ! Et aussi : quelle façon paradoxale de l’exprimer !
C’est que Dieu sait tout utiliser – même la mort, comme il le montre en sa Passion – il sait tout utiliser pour en tirer la seule chose qui lui importe : conduire chaque homme à une relation personnelle avec lui.
Alors qu’avons-nous à craindre si tout est conduit par Dieu ? Il reste pourtant difficile de croire que Dieu prend soin de nous, qu’il agit vraiment dans nos vies. Ni dans l’histoire du monde, ni dans l’histoire de nos vies. C’est peut-être la tentation la plus fréquente et la plus tenace à laquelle nous soyons soumis sur cette terre. Toute la Bible en témoigne.[1]
La solution n’est sans doute pas de prendre les choses en main, en se disant : puisque Dieu n’y arrive pas, je vais m’en occuper ! Mieux vaut aiguiser notre regard, dépasser la surface des choses. Oui, le Christ est ressuscité, il est vivant et il agit dans notre vie.
La joie de Pâques n’est pas naïve ; elle ne nie pas les difficultés de la vie. C’est la joie de découvrir le Christ ressuscité, vivant auprès de nous, la joie de sa présence dans notre vie concrète, telle qu’elle est, avec ses lourdeurs, ses échecs, ses peines. Il est là, vivant, attentif, agissant : nous soutenant dans nos faiblesses, nous relevant dans nos chutes, nous secouant de notre indolence, nous libérant de nous-mêmes, nous ouvrant peu à peu à son amour. Il remplit tout de son invisible mais forte présence. Accrochés à lui, nous pouvons cesser de nous plaindre, regarder en avant, traverser les tempêtes et arriver à bon port[2].
Ce chemin, tous les saints l’ont parcouru avec succès. Nous allons donc, maintenant, recourir avec confiance à leur intercession.
… suit la litanie des saints
[1] Cf. Carlo Caretto, Lettres du désert, apostolat des éditions, 1979, pp. 36 ss
[2] Cf. Pape François, Christus vivit